4 mars, en mer vers le Sri Lanka

Nous n’avons pas trouvé la déesse indienne qui nous vient en aide, à nous, les marins. Où se cache-t-elle ? Pourquoi tant de complications ? Les méandres de l’administration se referment une nouvelle fois sur nous. Nous ne savons plus à quel Saint nous vouer. Il flotte dans le pays des effluves de corruption et nous ne savons pas s’il faut rentrer dans le jeu compliqué du billet discrètement tendu qui ouvre une porte et vous donne accès au papier tamponné signifiant votre liberté.

2018 03 04 fa 07Philou va rester encore 10 heures dans les bureaux de la douane. Pour qui, pour quoi ? « J’ai dû voir passer plus d’une dizaine de personnes, toutes s’intéressaient à mon dossier. Ils vont, ils viennent, s’en vont faire tamponner les papiers, reviennent et trouvent un autre problème. J’ai pu observer mes geôliers… et le petit basculement de la tête, propre aux gens de ce pays, qui indique un « oui, oui » mais qui ne fait rien avancer, ils ont fini par m’exaspérer » m’explique-t-il, furieux, de retour au bateau. Vous poireautez des heures durant, sans savoir le temps que cela va durer. On vous promet que dans cinq minutes vous pourrez partir, mais quatre heures plus tard vous êtes encore là. Il a fallu argumenter en vain que nous ne pouvions partir de nuit car c’était trop dangereux. « Me voilà à monter les étages, voir d’autres personnes un peu plus gradés, mais il faut la signature du plus gradé encore, qui est rentré chez lui. A 20h00, j’ai enfin mes signatures et mon papier de sortie et on me rend le passeport du bateau qu’ils avaient bien gardé pour que je ne m’échappe pas. » Ajoute-t-il au summum de l’exaspération.

Nous prenons finalement la mer et quittons ce pays sans avoir trouvé la sérénité qu’on lui prête. Les divinités ne sont pas venues nous apporter la sagesse que l’on espérait. L’Inde est une mosaïque de gens, de castes, de lois, et il est difficile de cheminer dans ce pays qui a ses propres règles. En tout cas en bateau. Le pays est très protectionniste et le marin est soupçonné d’être un terroriste, il n’est pas le bienvenu.

En remontant l’ancre, nous ressentons un sentiment de liberté. Une fois le port quitté nous respirons un air meilleur et retrouvons nos étoiles, elles nous appartiennent, on les sent libres dans le ciel et dans l’univers.

Pas encore complètement libérés pourtant, car des centaines de pêcheurs chalutent et posent des filets le long de la côte. Nous slalomons entre les feux des bateaux. Il nous faudra veiller toute la nuit. De la terre nous parvient une odeur de fumée âpre, car dans les campagnes on fait cuire la nourriture au feu de bois. La fumée est emportée jusque loin en mer. Nous garderons aussi cette image d’une Inde polluée, sale, poussiéreuse. Chères divinités, aidez ce peuple à préserver la richesse de ce si beau pays !

Nous longeons la côte jusqu’au dernier cap, dans le sud du pays. Nous savons que le vent va souffler en tempête dans le passage entre l’Inde et le Sri Lanka. Les montagnes de chaque côté créent un couloir où le vent s’accélère. La mer arrive avant le vent et la Fleur plonge son étrave dans les grosses vagues. Il faut prendre un ris dans la grande voile, puis un deuxième, rouler le génois et dérouler la trinquette. Le vent atteint 30 nœuds. La Fleur reprend vie. Elle recouvre sa tenue des grands océans, une voilure adaptée pour affronter les tempêtes. Elle en a vu d’autres et elle est heureuse. Elle est taillée pour la haute mer, c’est là qu’elle se plaît, son pont retrouve une propreté qu’elle avait perdue sous les fumées et la poussière de la ville. Elle jubile, penche et explose des gerbes d’écumes. Fleur Australe retrouve sa fierté. La mer est son royaume.

Nous reprenons nos habitudes. Bateau penché. Il faut se tenir, attacher ce qui peut bouger. On se blotti dans les bannettes et on retrouve la quiétude dans cette mer en furie, celle où l’on aime se battre. Plus de douaniers, mais le vent et la mer comme seuls adversaires.

A l’approche de l’île de Ceylan, le vent mollit. Les dauphins et les globicéphales viennent à notre rencontre en signe de bienvenue. L’eau est claire et nous admirons ces bêtes impressionnantes. Elles se meuvent en toute liberté. Ce sont elles les plus chanceuses, pas de barrières, pas de frontières. Nous rêvons de nous réincarner dans ces animaux qui sont le symbole même de la liberté.

Nous mouillons à la nuit tombée devant le port de Galle, au pied d’un temple. Au petit matin nous faisons les papiers d’entrée, mais ici tout se passe avec le sourire et nous pouvons aller découvrir l’île de Ceylan dont on dit que c’est une goutte d’eau, une perle qui s’est échappée de l’Inde.

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