13 Mars

La nuit est noire. Nous avançons dans l’inconnu. Il n’y a plus d’horizon, il n’y a plus d’étoiles pour nous guider. Aucun repère. Seule la boussole nous indique la route.

Je pense aux grands voiliers d’autrefois. Aux matelots qui grimpaient dans la mature sans aucune lumière, pas de torche, pas de feux de pont. Seules leurs mains et leurs pieds les guidaient dans les haubans et sur les vergues. Il fallait carguer et serrer la voile qui s’envolait dans le vent en furie tout en se tenant d’une main pour ne pas chuter à la mer. La pluie frappait leur visage et leurs vêtements s’alourdissaient sous le poids de l’eau. Une fois descendus sur le pont, ils devaient brasser les vergues, tendre les écoutes à l’aide du cabestan. Une fois établie la bonne voilure, ils se précipitaient dans une bannette, se jetaient sur la paillasse humide, pour gagner quelques heures de repos avant le prochain quart.


Nous sommes dans le golfe de Bengal, comme il y a cent ans, comme il y a deux cents ans. Les gros nuages noirs avec les grains de pluie n’ont pas changé. Le vent, la mer, les tempêtes sont les mêmes. Seuls, les bateaux ont évolué, et aujourd’hui nous enroulons le génois en quelques minutes, abrités derrière le roof dans un ciré bien étanche. Combien de fois avons nous du enrouler et dérouler la trinquette. Nous n’avons cessé de réduire la grand voile en prenant un, puis deux ris. Les grains se succèdent et le vent, du calme passe en tornade en quelques instants. Nous sommes fourbus après ces heures de manœuvre, mais je me réconforte en pensant aux matelots d’autrefois. Ma bannette est sèche et le radar nous préviendra de l’approche du prochain grain dans cette nuit noire.

La route est longue à remonter cette mousson de Nord Est. Le vent est changeant. L’équipage fatigue à lutter contre la mer, les houles se croisent et le bateau se fait balloter dans tous les sens. C’est inconfortable, chaud et humide. On n’avance pas et sur la carte notre route dessine des zigzags. Le capitaine se réjouit quand le vent adonne et que la Fleur trace une route directe vers notre prochaine escale en Thaïlande. Mais la bonne humeur est de courte durée car le vent capricieux se refuse et nous oblige à tirer des bords. La nuit n’est jamais aussi noire qu’avant l’aube…

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