Samedi 18 février : L’île Déception

05h00 : Nous levons l’ancre. Le mouillage a été bon pendant la nuit. Quelques gros morceaux de glace sont venus cogner Fleur Australe. C’est toujours impressionnant de voir arriver un bloc d’une dizaine de tonnes. Le capitaine souffre à chaque bruit sourd qui résonne dans tout le bateau. La coque est solide mais quand même ! Le vent a tourné pendant la nuit mais n’a pas forci. Il neige et la température est descendue en dessous de zéro. Il faut gratter le pare-brise comme au petit matin sur le parking gelé…

 

 

Température en dessous de zéro. Ca gèle sur le pont!

 

Pas chaud, l'Antarctique!

 

La météo annonce du vent fort, un coup de vent. Peut être s’est il évaporé ? En Antarctique, plus qu’ailleurs, il faut rester méfiant. Les prévisions sont en général assez justes. Allons voir !
Notre prochaine escale, l’île Déception est à 90 milles. Une douzaine d’heures environ. Nous avons un vent très changeant, passant de 5 à 30 nœuds, qui a du mal à s’installer. La mer est forte, avec une houle de Nord-Est. Cela laisse supposer qu’il s’agit d’un vent qui a soufflé pendant la nuit, ou plus simplement qu’il va nous arriver dans quelques milles. Fleur Australe plonge littéralement l’étrave et le pont avant, dans la mer. Des cataractes d’eau arrivent jusqu’à la timonerie. Il neige à gros flocons. Les essuies glace marchent à fond pour laisser un peu de visibilité et pouvoir détecter les growlers. Les icebergs sont moins nombreux, mais nous sommes vigilants.
Nous cheminons entre les îles. D’un coté Two Hummock Island, de l’autre Christiana Island. Le vent rentre rapidement du secteur Est. Il monte régulièrement et va atteindre plus de 40 nœuds. Nous passons à 2 ris dans la grand voile et trinquette. Un peu plus tard il faut enrouler d’un tiers la trinquette. Ce sont de vraies conditions « antarctiquienne ». Un vent fort, une tempête de neige et cette mer qui nous vient de face et fait bondir le bateau. Fleur Australe encaisse. Elle saute et retombe derrière les vagues. Ca cogne. A bord nous rangeons rapidement ce qui peut valser. Les estomacs fragiles souffrent. Loup retrouve sa bassine mais garde le moral. Antoine repart rapidement dans sa bannette. On ne devient pas marin des mers du Sud en quelques jours !!! Les petites assurent et ont toujours autant d’énergie. La température reste négative et les embruns commencent à geler sur les cordages. 


16h00 : L’île Déception apparaît sur le radar. La visibilité est réduite avec la neige. Nous avons réussi à faire route directe et pouvons abattre et choquer les écoutes. Les Bouches de Neptune se dessinent. C’est l’entrée de la caldeira. Déception est un volcan. Une petite entrée de quelques centaines de mètres de large donne accès à cette grande baie profonde qui a été au début du siècle une base baleinière. Il y avait d’abord des bateaux usines ancrés dans la baie et ensuite une base à terre dont il reste quelques vestiges. Déception est unique. Son volcan est encore actif, en permanence surveillé. Il est entré en éruption en 1967, 1969 et 1970, obligeant les scientifiques anglais, argentins et chiliens à quitter leurs bases respectives qui furent partiellement ensevelies par l’éruption.


17h00 : Nous retrouvons les eaux calmes de la baie, et l’équipage retrouve le sourire.  Déception est paré de son plus beau manteau.

 

Déception sous son manteau de neige.

 

Nous allons mouiller à « Telefon Bay » à 5 milles de l’entrée. Le vent est encore de 35 nœuds. Le fond, fait de cendre, n’est pas d’une bonne tenue pour l’ancre. Le capitaine cherche le meilleur endroit et s’y reprend à 4 fois. Il faut prévoir le changement de direction de vent qui devrait intervenir à la fin du coup de vent. L’île est intrigante et mystérieuse sous son manteau de neige et son voile de brume.

Le capitaine à la manoeuvre



Vendredi 17 février : Murray Harbour

04h30 : Nous levons l'ancre. Il fait à peine jour et c'est sous un ciel devenu nuageux pendant la nuit que nous quittons le mouillage de Danco Island. Il faut slalomer entre les icebergs pour trouver la sortie et le manque de lumière nous fait heurter quelques growlers. Derrière l'île de Cuverville, dans le Errera passage, nous découvrons un superbe trois mat qui est venu se mettre à l' abri. Nous sommes 100 ans en arrière et il nous semble apercevoir le Pourquoi Pas? de Charcot. C'est avec ce type de bateau que l'explorateur Français est venu  hiverner en Péninsule Antarctique. Il faut de l'adresse, du courage et de la ténacité pour naviguer dans cet endroit si hostile, pas encore cartographié, avec un tel navire. C'est en avançant à tâtons et en sondant du haut de l'étrave que Charcot, De Gerlache et d'autres sont venus ici il y a plus d'un siècle. Nous ne pouvons que leur rendre hommage.

 

L'Europa, trois mats. Imaginez le Pourquoi Pas? 100 ans plus tôt.


08h00 : Nous arrivons à Enterprise Island. C'est ici qu'a été implantée en 1908 une base de baleiniers. C'était un véritable port avec plusieurs centaines d'hommes et surement plus d'une dizaine de bateaux qui traitaient les baleines. De gros bateaux, dit navires usines, étaient amarrés à la côte par de grosses chaines. Ils restaient dans cet abri entre les îles, pour dépecer l'animal, faire fondre l'huile avant de la mettre en tonneau. Des bateaux plus petits, "Whale catcher", partaient à plusieurs milles dans toutes les baies de la région pour capturer les baleines. Elles étaient harponnées, et remorquées vers le navire usine. Il reste à Enterprise Island, l'épave de l'un de ces navires usines, le Guvernoren, baleinier norvégien, qui à brulé ici avec toute sa cargaison d'huile en 1915. C'est une épave rouillée qui repose au fond de la baie. Elle sert de refuge à une petite colonie de Sternes Antarctiques.

 

L'épave du Guvernoren, un bateau usine baleinier.


La chasse à la baleine est interdite depuis les années 60. Le massacre a exterminé des milliers d'animaux. Aujourd'hui elles reprennent place, doucement, et elles peuvent se promener et se nourrir en toute sérénité.


11h00 : Nous continuons notre route, cap au nord. Nous gagnons quelques dizaines de milles pour trouver un refuge où Fleur Australe pourra encaisser le coup de vent annoncé pour la nuit.
Nous croisons une baleine à bosse. Nous comprenons combien il est précieux de préserver ces animaux si majestueux.

 

Une baleine sillone la baie

 


15h00 : Nous mouillons à Murray Harbour, coincés entre deux falaises de glace.

 

Fleur Australe sur fond de glacier

 

Il neige. Loup a sorti les skis.

 

Loup fait ses premiers pas à ski en Antarctique.

 

Traité de l’Antarctique


C’est une chose unique dans l’histoire de l’homme ; avoir réussit à déclarer un continent « Terre de science » où aucune revendication de propriété ne peut avoir lieu.


En 1957 et 1958 a eu lieu la première « Année géophysique internationale. » Cette date fut choisie pour sa forte activité solaire. Douze pays prennent part à ce programme (l’Argentine, l’Australie, la Belgique, le Chili, la France, la Grande Bretagne, le Japon, la Nouvelle Zélande, la Norvège, l’Afrique du Sud, les Etats Unis et l’URSS). Plus de 40 stations furent établies sur le continent et 20 sur les îles Antarctiques et sub-antarctiques. Le programme scientifique embrassait toutes les branches de la géophysique interne et externe : glaciologie, météorologie, magnétisme terrestre et étude de la haute atmosphère. Pour cette fantastique coopération, les Etats Unis établirent la base permanente Amundsen Scott au pole sud ; l’URSS une station au pole de l’inaccessibilité- le point le plus éloigné de toutes côtes ; la Grande Bretagne et la Nouvelle Zélande effectuèrent la première traversée du continent, via le pole ; la France installa en Terre Adélie les bases Dumont d’Urville et Charcot, proches, à l’époque du pole Sud magnétique.


C’est après l’Année géophysique internationale qu’est né le désir de déclarer l’Antarctique « Terre de science » et qu’a été signé en 1959, par les 12 membres le Traité de l’Antarctique. Entré en vigueur le 23 juin 1961, ce traité n’a pas de limite de temps, mais peut être amendé au bout de 30 ans.
A Madrid en 1991, les 26 parties consultatives du traité décident d’adjoindre au texte un protocole prévoyant l’interdiction de toute activité minière en Antarctique pour une durée de 50 ans.
« Dans l’intérêt de l’humanité tout entière », les 14 articles gèlent en l’état les revendications territoriales au sud du 60ème parallèle et consacrent les régions Antarctiques à la recherche scientifique et à la coopération entre les nations ; ils y interdisent les activités militaires et le stockage de déchets nucléaires.


Un parc naturel mondial. En France, quelques grands noms, comme Paul Emile Victor,  Jean Louis Etienne, et aussi Michel Rocard, sont depuis de nombreuses années les défenseurs de l’Antarctique. Ce dernier a lui même soutenu l’idée de ce parc naturel mondial en collaboration avec les Australiens qui ont déclaré : « Il est important que l’opinion publique puisse déterminer le destin de l’Antarctique ».


L'expédition de "Fleur Australe" dans les eaux de l'Antarctique, est avant tout pour sensibiliser le plus grand nombre à la protection et au respect de ce continent unique. L'homme à son destin en main, nous y croyons, et voulons que notre belle terre soit préservée et le continent Antarctique en est le symbole.


"Fleur Australe" est respectueux des règles très strictes qui sont régis par ce traité. Nous avons obtenu l'autorisation après le dépôt d'un dossier qui décrit les caractéristiques du bateau, son respect de l'environnement, comme l'équipement pour garder à bord les eaux usées, mais aussi son autonomie totale en vivre, matériel et réparation. Tous les bateaux sont tenus d'obtenir par le pays de leur pavillon, cette autorisation. Fleur Australe ayant été conçu et construit dans ce but,  a su garantir  l'ensemble  des demandes  concernant les navires naviguant au delà du 60ème parallèle sud.