11 décembre - L’Antarctique - 60° de Latitude Sud

Nous sommes désormais dans les eaux de l’Antarctique. De par son traité, l’Antarctique commence à cette latitude. Il entraine des eaux froides : température de l’eau de mer ce matin : 0,4°C. La houle est toujours présente, une belle onde de 2,5 mètres qui vient du nord ouest. Là haut, près du Cap Horn le vent doit souffler fort. Un peu plus au sud, pourtant au cœur de la dépression, nous  sommes épargnés par les vents forts et seule une légère brise nous pousse vers l’île Eléphant.

 

 

 

Géraldine à la caméra

 

 

Pas encore d’icebergs ! Nous veillons au radar, car la visibilité est médiocre, quelques milles. Des bancs de brume nous enveloppent entrainant avec eux la neige pour le plus grand bonheur des enfants. Ils ont enfilé leur tenue de froid. Ce sont nos premiers flocons depuis le départ. Il faudra attendre un peu pour le bonhomme de neige.

 

 

Géraldine à la caméra

 

 

La mer est vide. Quelques oiseaux nous suivent. C’est le grand océan des mers du sud, froid, triste et gris. Philou installe la caméra de l’Ifremer pour repérer les zones de déchets.

 

 

Loup porte son drapeau du PSG ou bout du monde... 

 

 

Demain matin nous aborderons l’ile Eléphant. Une terre sauvage recouverte de glace. Les mouillages y sont hasardeux. Il n’est pas dit que nous puissions débarquer. En attendant nous vérifions les gilets de sauvetage et l’équipement Grand Froid. Celui de Nina va désormais à Loup, celui de Loup à Laura et celui de Laura à Marion. Ainsi va la vie dans les soixantièmes solitaires… Nous faisons partie du TOUT.

 

 

 

Les enfants prêts pour aborder l'île Elephant

 

10 Décembre : Traversée - Lat 57°56 SUD Long 63°24 Ouest

Le vent forcit, 30 nœuds. Marion a été malade une bonne partie de la nuit et Loup n’en mène pas large. Nous sommes génois tangonné et grand voile. Nous marchons à 9 nœuds avec des pointes à 14 nœuds. La Fleur frémit de plaisir à l’idée de s’enfoncer dans le Grand Sud. 

 

 

 

 

L’équipage quant à lui est plutôt maussade. L’humeur est au gris comme le ciel, comme la mer, comme l’horizon. Il y a beaucoup de condensation dans le bateau. A l’aide d’un film transparent spécifique, le capitaine isole les hublots de la timonerie. Il dépose son film puis le tend à l’aide du sèche cheveux, véritable ami du marin. Celui-ci se transforme en une parfaite peau de tambour. « C’est une petite ruse que m’avait confié Jérome Poncet », me confie Philou rieur.

 

 

 

 

Je sors filmer. Le vent rugit, la mer gonfle. J’ai bien du mal à tenir debout et ce sale petit crachin qui n’a l’air de rien mais nous trempe sournoisement en moins de deux. Ernesto prend un ris dans la voilure. Je suis désormais deux fois Cap Hornière, ça s’appelle de la récidive ou du masochisme plutôt.

 

 

 

 

Chaque jour Loup m’aide à apprendre le texte de ma prochaine pièce de théâtre mais mon répétiteur a sombré dans les affres de ce maudit mal de mer. Ainsi va la vie dans les cinquantièmes, en route vers l’île Eléphant, hantés par le souvenir de ces illustres explorateurs qui nous ont ouvert la route, Cook , Bellingshausen, Sir Ernest Shackleton.

 

 

Nous marchons sur vos pas, nous voguons sur vos mers…

 

Le Passage du Drake. Lat 56°27 Sud /Long 65°14 Ouest

Hier 19H00 Nous larguons les amarres. Puerto Williams disparaît à l’horizon. Nous descendons le Beagle et cheminons à travers les dernières îles de la Terre de Feu, Navarino, Picton, Lennox….pluies d’étoiles qui s’évanouissent dans notre sillage. Un paquebot tout illuminé nous double, emportant son flot de touristes vers le Horn mais il ne s’aventurera pas plus loin.

 

 

 

Philou accroche le mouton aux haubans

 

 

8H00 Nous apercevons l’île Horn enveloppée de brume, dernière sentinelle avant le redoutable passage du Drake. Le vent est faible mais la mer houleuse comme toujours dans cet océan sans limite. Aucune terre pour arrêter la mer déchainée par tant de liberté. Nous marchons à 8 nœuds et Philou déroule le génois. Le vent forcit, 20 nœuds au portant. Conditions idéales. Nous hissons le mouton acheté à Puerto Williams dans le hauban. Ils ont omis de lui couper la tête ce qui donne lieu à une scène gore, digne d’un Jack Nicholson en délire, scie ensanglantée et enfants morts de rire.

 

 

 

Fleur Australe en mer dans le Drake

 

 

17H00 Le vent forcit encore mais les conditions sont très favorables. Marion n’échappe pas au mal de mer. Nos petits moussaillons doivent se ré-amariner. Nous retrouvons les oiseaux du grand large, damiers du cap, pétrels, grands albatros. A bord la vie s’organise et nous reprenons nos habitudes. Le ciel est gris comme la mer. Encore 410 miles avant l’île Eléphant. Bientôt les premiers icebergs…

Arrivée à Ushuaia

Arrivée Ushuaia hier après un long voyage depuis Paris en passant par Buenos Aires. Le vent est au rendez-vous : près de cinquante nœuds. Philou et Ernesto nous attendent à l’aéroport. Nous sommes heureux de retrouver notre bateau et les enfants s’en donnent à cœur joie. Fleur Australe reprend bien vite ses allures de terrain de jeux sous l’œil amusé du capitaine qui s’est donné tant de mal pour nous accueillir en la faisant toute belle. 

 

 

 

 

D’ordinaire nous rejoignons Ushuaia après de longs mois de solitude et la ville m’apparaît presque comme une oasis car je retrouve la civilisation après l’abstinence, et une certaine idée du confort qui en résulte. Il m’apparaît clairement aujourd’hui que le vrai luxe c’est bien l’éloignement de toute civilisation, la sobriété et l’isolement auprès des miens, coupés de tout et débarrassés du superflu du quotidien qui nous éloigne chaque jour un peu plus de l’essentiel.

 

 

 

 

Du même coup, arrivant cette fois ci de la ville, Ushuaia me paraît à la limite du supportable, magasins en tout genre, bateaux en partance pour ailleurs attendant des plages météos favorables, marins cherchant l’embarquement. La ville est bruyante et d’année en année de plus en plus encombrée, profitant allègrement de son statut de ville la plus australe pour arnaquer le pauvre touriste en quête de sensation forte et de l’équipement qui va avec. Ambiance de fin du monde peut être, mais je me passe bien volontiers de ce monde-là. 

 

 

 

 

Ainsi nous bouclons nos derniers achats, le plus rapidement possible, un gros jambon, des œufs, le plein de pâtes… Sans oublier une jolie rencontre avec le Père Noël du Pôle Sud, pour plaider la cause de nos chères petites têtes blondes, afin qu’il ne les oublie pas même au fin fond de l’Antarctique.

 

 

 

 

Après des formalités douanières à n’en plus finir. Nous prenons la mer vers 4h00 du matin pour filer vers Puerto Williams, au Chili, escale obligatoire puisque nous empruntons les eaux Chiliennes. A peine l’ancre jetée, nous voilà de nouveau à la préfecture puis à la douane. Loup me fait remarquer qu’il a la sensation de n’avoir fait que cela depuis notre arrivée. Ce n’est pas faux et nous devons être tous présents à chaque fois. Mais c’est le prix à payer pour voguer rapidement vers le paradis blanc. C’est ce que nous devrions faire dans la soirée si le capitaine arrive à résoudre les derniers soucis d’informatique qui lui empoisonne la vie depuis quelques jours. Inch’Allah !

 

 

Canaux de Patagonie

Des milliers d’iles, autant de chenaux, de fjords. Un labyrinthe de plus de 1500 kilomètres qui s’étend de Puerto Montt à l’ile du Cap Horn. Au cœur des 40 ème et 50ème, ils sont uniques au monde par leur grandeur, par leur isolement, par leur climat pluvieux et très venté.

 

 

 Puerto Eden, village de pêcheur isolé au milieu des canaux

 

 

Mais ailleurs, ce n’est que désert, sommets enneigés, glaciers qui se jettent dans la mer. C'est un monde étrange de rudesse, où on peine à croire qu’il y a encore un peu plus de cent ans vivaient des indiens, vêtus de peaux de bête, s’enduisant le corps de graisse de baleine pour résister aux températures souvent négatives et à la pluviométrie la plus importante de la planète.

 

 

Ernesto achète araignée et poisson fumé

 

 

Voilà le décor que nous venons de parcourir en un peu plus d’une semaine. On pourrait y séjourner des mois à visiter ces fjords tous plus beaux et intrigants les uns que les autres. On s’amuse à parcourir la carte, promenant son doigt et découvrant des noms qui vous glace le dos, Seno Purgatorio (fjord du Purgatoire), Punta Rescue (pointe du sauvetage), Caleta Inutil (creek inutile), Golfe des Penas (golfe des peines). 

 

 

San Pedro protège les marins 

 

 

Fleur Australe a trouvé refuge à Puerto Williams. Dehors c’est la tempête avec des grains neige. Nous sommes au mois de décembre, dans quelques jours l’été.

 

 

A Puerto Eden, on construit des bateaux de pêche 

 

 

L’activité tourne autour de l’élevage de moules et du saumon et on ne peut résister à acheter encore quelques poissons frais. L’ambiance est calme et sur la plage les bateaux se reposent ou attendent une réparation avant de reprendre la mer.

Le vent est devenu plus disposé à nous laisser reprendre tranquillement notre route vers le sud, cap sur Puerto Williams, à 900 milles.

 

 

Fleur Australe a quitté Puerto Montt

Quinze jours de préparation, c’est le temps qu’il nous aura fallu pour caréner le bateau, effectuer les milles et une petites bricoles, faire appel aux techniciens pour réparer l’ordinateur, mais aussi la chaudière ou encore réviser certaines pompes ou le moteur de l’osmoseur, faire les courses à travers la ville en empruntant soit les bus ou les taxi collectifs.

 

 

 

 

 

Un départ en expédition c’est comme un départ pour la Lune. On doit avoir un navire préparé dans ses moindres détails et ne rien oublier en pièces et matériel de rechange. De France, nous avons expédié un enrouleur de trinquette et une plaque de cuisson, celle qui nous avait lâché l’année dernière, dans les canaux. Il a fallu se battre avec la bureaucratie chilienne et principalement la douane pour leur fournir les papiers nécessaires à une importation. Il manque toujours un papier, un tampon et de coup de fil en rencontre avec le transitaire, nos objets tant convoités sont arrivés à bord quelques heures avant le départ.

 

 

 

 

Nous avons rempli le congélateur de saumon frais ou encore de coquillages, poulpes et autres crabes. Nous sommes dans une région riche en toute sorte de poissons et crustacés et il ne fallait pas rater cette opportunité. 

 

 

 

 

La Fleur, belle comme une demoiselle, préparée pour un long voyage, a largué ses amarres à la nuit tombée. Le vent est fort et de sud, la direction où l’on se dirige. Elle en a vu d’autres et elle pique fièrement son étrave dans les moutons blancs qui recouvrent la baie. Nous zigzaguons entre les parcs à poisson et les filières de moules. Nous attendons quelques heures, mouillés à l’abri d’une ile avant de nous élancer dans un golf ouvert au vent et à la houle et de rejoindre la cote de l’ile de Chiloé. Quelques heures d’un repos bien mérité et nous levons l’ancre pour gagner Quemchi, un petit village chilote ou nous avions relâché l’année dernière.

 

 

 

 

L’activité tourne autour de l’élevage de moules et du saumon et on ne peut résister à acheter encore quelques poissons frais. L’ambiance est calme et sur la plage les bateaux se reposent ou attendent une réparation avant de reprendre la mer.

Le vent est devenu plus disposé à nous laisser reprendre tranquillement notre route vers le sud, cap sur Puerto Williams, à 900 milles.

 

 

L'expédition Fleur Australe : C'est reparti !

L'expédition Fleur Australe : c'est reparti ! Philippe est déjà depuis quelques jours au Chili accompagné d'Ernesto qui était déjà là lors de la dernière aventure en Géorgie du Sud. Au programme préparation du bateau et carénage puis convoyage jusqu'à Ushuaia ou Géraldine et les enfants les rejoindront début décembre pour une nouvelle aventure en Mer de Weddell. Philippe Poupon nous raconte...

 

ECHOUAGE

 

Le premier jour, dimanche après-midi, nous avons positionné le bateau pour qu'il s'échoue vertical, sur ses deux patins, bien droit, la quille rentrée. Deux bouts à l'arrière et l'ancre à l'avant.

 

La mer est descendue et le bateau s'est échoué tranquillement et nous avons commencé à nettoyer la coque. La mer est remontée et nous avons terminé notre nettoyage vers 20h00.

 

Oleg et Sophie, de Kotick, nous ont invité à partager un plat de pâtes avec leurs deux clients qui venaient d'arriver pour 3 semaines de croisière dans les canaux. Retour à bord vers 22H30. Le bateau flotte, la marée haute est à 2h45, la mer monte et le réveil est prévu à 3h30 pour descendre la quille de moitié, la brocher, préparer l'échouage.

 

 

 

Aujourd'hui avec un bout de quille sorti pour faire giter le bateau et pouvoir nettoyer dessous.

IMPRESSIONNANT!!!

 

 

Une fois la quille descendue, j'attends que la mer descende et que le bateau se pose. La bôme est écartée et le zodiac placé en bout de bôme pour faire giter le bateau du côté requis. Vers 4h30 on sent que le bateau touche. Je suis resté éveillé pour voir comment tournent les choses. Comment va se poser le bateau (c'est une première avec la quille en partie descendue). La descente s'accélère et le bateau gite de plus en plus. Nous prenons une gite égale à celle que l'on a quelques fois au près et que l'on trouve inconfortable. Quelques bruits de craquement. Quelques angoisses ! D'où viennent ces bruits, ces craquements ?

 

Je regarde par le hublot du puits et en regardant avec la lampe je m'aperçois que la quille est tordue !!! Je n'en crois pas mes yeux. Comment une quille aussi solide a-t-elle pu se tordre? Est-ce l'axe en acier de 135 mm de diamètre ? Est-ce la quille elle-même en acier de 10 mm et remplie de 4 tonnes de plomb. Mon sang circule à cent à l'heure. "Quelle connerie de s'être échoué avec la quille". Tout le programme est foutu. On ne va pas pouvoir naviguer comme ça. Et après? Sortir la quille, la détordre. Quel bordel.

 

 

 

La Fleur se fait belle pour vous.

 

 

Je regarde à trois fois. C'est impressionnant, inimaginable! C'est le poids du bateau qui a dû la tordre. Peut-être que c'est la fixation en fond de coque qui est déchirée ? Toutes les mauvaises idées me passent par la tête. Je regarde encore par ce trou et regarde la quille qui est vraiment partie sur un côté et qui est tordue dans sa partie basse. La mer continue à descendre. Je regarde encore par ce hublot. Quelle catastrophe ! Quelle connerie ! J'aurais dû échouer le bateau bien droit et ne pas faire le malin à le pencher avec la quille descendue. Pour une première c'est une première et bien réussie... J'en ai fait des conneries, mais celle-là est de taille. Je me tiens la tête dans les mains. Je retourne voir cette quille, l'objet de mes angoisses que j'ai tellement étudié lors de la fabrication du bateau. Je l'ai voulue solide, indestructible.

 

Pas de problème de quille ! J'ai eu dans ma vie de marin, la peur de la quille. Je ne suis pas le seul à être hanté par cette épée de Damoclès sous mes pieds. L'eau descend encore. Elle est vraiment tordue. Bon c'est foutu. Il va falloir prévenir Géraldine que c'est fini. On ne peut pas naviguer comme ça.

 

La mer descend. La quille apparait, mais une lueur d'espoir vient de renaitre à travers ce hublot. Ne serait-ce pas une vision d'optique ? Attendons encore que l'eau baisse dans ce "...tain" de  puits de quille et laisse apparaitre la quille en entier. L'espoir renait. Incroyable effet d'optique. Je n'en crois pas mes yeux... La mer descend encore et la quille réapparait droite dans son puits. Mon sang se calme. La nouvelle expédition renait. J'ai eu une véritable angoisse.

 

 

 

...et les vélos attendent  leur propriétaire

 

Puerto Montt 18 novembre 2013

 

Note : Une illusion d'optique est une illusion qui trompe le système visuel humain (depuis l'œil jusqu'au cerveau) et aboutit à une perception déformée de la réalité. Les illusions d'optiques peuvent survenir naturellement ou être créées par des astuces visuelles spécifiques qui permettent de mettre en évidence les principes de fonctionnement du système visuel humain.