27 Décembre - Vers le nord

 

10H00

Dernière ballade sur la banquise immaculée de Pitt Island. Le ciel est parfaitement bleue et la visibilité excellente. Quelques photos avec le cerf volant puis nous larguons les amarres et décrochons le grappin.

 

 

 

Mouillage du bout du monde 

 

 

12H00

Navigation dans les glaces disloquées, ce qui nous paraît une promenade de santé après les difficultés des jours derniers. Au loin le cap Renard et le mont Français rivalisent de beauté. La glace scintille de tous ses feux. Un souffle de baleine jaillit des profondeurs et fait trembler la mer. L’équipage est sur le pont à traquer l’animal entre deux plaques de glaces.

 

 

 

Navigation entre les floes de banquise

 

 

23H00

Nous posons l’ancre devant la base américaine Palmer. La lumière est toute douce, entre le rose et l’ocre. Elle caresse les icebergs et satine la mer. Deux hommes nous saluent avec entrain. Nous leur promettons de revenir dès le lendemain mais l’heure du repos a sonné pour l’équipage de Fleur Australe, malmenés depuis plusieurs jours.

 

 

 

L'équipage profite de cette journée estivale 

 

 

13H00

Visite de la base. Ils sont en vacances de Noël mais prennent quand même le temps de nous recevoir. La base est très moderne et confortable. Sauna, bar, salle de cinéma… L’activité principale est la biologie avec l’étude du plancton, du Krill et du CO2.

 

 

 

La Fleur plantée sur la banquise nous permet de débarquer sur la mer gelée 

 

 

16H00

Le glacier suinte et vêle de gros morceaux de glace qui font trembler Fleur Australe. Nous levons l’ancre et poursuivons notre route. Le baromètre est en baisse. 

 

26 décembre - La banquise ! (par Philippe Poupon)

 

Résumé des derniers jours par Philippe Poupon.

 

Elle est mouvante, sournoise, imprévisible, impressionnante, dangereuse, attirante, envoutante. Elle se déplace au grès du vent et des courants. Elle est soumise aux intempéries, tempêtes, mais aussi au soleil. 

 

 

 

Loup de balade sur les îles de l'archipel Amstrong

 

 

Le continent Antarctique est entouré de sa belle robe blanche et il ne s’en sépare jamais. Quand arrive l’hiver, elle s’allonge et s’épaissit et sa superficie va doubler, tripler. Elle commence à diminuer au printemps quand les rayons du soleil l’attaquent et la fragilisent. 

 

 

 

Des sternes viennent nicher ici aux îles Thomsen. Elles arrivent de l'Arctique.

 

 

En décembre, c’est la débâcle, et cela va durer jusqu’à la fin de l’été.

 

 

 

Loup aux îles Thomsen

 

 

Arrivant en Antarctique, depuis le Cap Horn, c’est d’abord quelques icebergs que l’on rencontre. La banquise se cache plus au sud, entre les îles ou au large dans la mer de Bellingshausen. 

 

 

 

La glace est épaisse

 

Nous l’avons rencontré en passant Vernadsky, la base ukrainienne. Elle nous a bloqué, obligé à faire demi tour et à chercher une voie plus au nord et vers l’ouest. Avec les cartes reçues à bord, nous savions que la route serait bien chargée, c’est à dire qu’il y avait beaucoup de glace vers le sud, mais une bande d’eau claire le long des îles semblait nous offrir une voie libre pour tenter de descendre jusqu’en Baie Marguerite. 

 

 

 

Le Noël des enfants

 

 

En arrivant au sud de l’île Renaud, elle nous a encerclé, puis bloqué dans l’archipel des îles Armstrong. 

 

 

 

Marion avec un livre de circonstance

 

 

Il était alors évident que de continuer vers le sud, vers la baie Marguerite, devenait dangereux et impossible. Après deux journées difficiles à lutter contre les plaques mouvantes, il fallait donc revenir au nord. Sortir de l’archipel et de ses nombreux récifs, n’a pas été chose facile. Il a fallu pousser le moteur à fond et écarter ces grosses plaques. Patience et persévérance avec l’espoir de trouver des nappes d’eau libre. Nous faisons sans cesse des aller retour au nid de pie pour évaluer la situation. Nous scrutons l’horizon pour y discerner un peu de bleu dans ce désert blanc, en vain. Le temps est calme, vent faible. Des conditions qui nous permettent heureusement ce jeu délicat. Pas question de s’engager dans ce pack serré si le vent forcissait, cela pourrait nous être fatal. On peut facilement se faire malmener voir écraser entre deux gros morceaux de banquise. Les chocs résonnent dans le bateau et nous souffrons à chaque assaut.

 

 

 

Une dizaine de phoques se reposent sur la banquise

 

 

Notre expérience nous l’avons acquise dans le passage du nord ouest, il y a 4 ans. Nous avons rencontré la glace, découverte et apprise. Nous l’avons retrouvé en 2012, entre la Nouvelle Zélande et l’île Pierre 1er près de Charcot et dans la Baie Marguerite. Un bon apprentissage, mais l’école est encore longue.

 

 

 

Entrainement pour le prochain match

 

 

Cette année vient enrichir notre éducation et jamais nous n’avions rencontré une telle concentration de glace, aussi dense. Le bateau est solide et prévu pour ce genre de combat, coque renforcée, safran de secours, cloisons étanches, gros moteur pour pousser la glace, mais nous savons que la frontière avec le réel danger n’est pas loin et que le risque est bien là. 

 

24 décembre. 18h00

 

Nous sommes au large de l’île Renaud. Le combat a duré plus de 6 heures mais la banquise semble désormais plus parsemée et nous en profitons pour amarrer le bateau sur une plaque de glace où se reposent deux phoques crabier. Ernesto et Loup ont préparé le dîner de Noël. Escale insolite pour un réveillon. Nous dérivons avec nos voisins les glaçons. Nous sommes portés par le vent qui se lève. En 2 heures nous avons parcouru 1,5 mille.  

 

 

 

En route pour une balade sur la banquise

 

A peine le repas terminé il faut vite larguer le grappin et abandonner notre floes à sa longue dérive pour rejoindre l’abri de la côte. Elle est austère, falaise de glace avec quelques émergences de rochers. Dans les baies le vent souffle déjà à plus de 30 nœuds. Nous trouvons un cap aux rochers lisses, arrondis, du granit gris foncé. Paysage d’un autre monde. Le vent forcit. Ernesto part à terre avec l’annexe pour repérer une faille où nous pourrions glisser une barre d’acier et y attacher câbles et amarres. Difficile de mouiller, les fonds tombent dans les abîmes, trop profonds pour y jeter l’ancre. Nous sommes protégés des rafales et la neige s’envole en tourbillon dans les bourrasques qui descendent du glacier. Le soleil décline et enrobe les volutes de neige d’un halo rose. Nous allons enfin pouvoir dormir, épuisés par ces journées interminables. Le père Noël est attendu au petit matin. Nous laissons un hublot ouvert pour qu’il vienne déposer les cadeaux de nos chères petites têtes blondes.

24 Décembre - Lat 65°45S 66°13W - Renaud Island

 

Depuis 24 heures nous combattons avec la banquise qui nous a encerclé sur l’île Armstrong. Nous jouons au chat et à la souris avec la dame blanche. Elle nous poursuit et nous oblige à lever l’ancre à peine posée. 

 

 

 

Hier, une plaque de glace nous a coincé contre un rocher

 

 

Ce matin à 3H00, au terme d’une lutte acharnée, nous avons réussi à nous échapper. 7 milles parcourus difficilement mais en avançant ce qui est déjà un énorme progrès et nous voilà de nouveau totalement cernés par la banquise devant l’île Thomsen. Toute la glace qui nous avait laissé arriver jusque là, a été poussée vers la côte, s’est densifiée et nous enferme aujourd’hui. Nous sommes épuisés par ce corps à corps angoissant. J’ai une boule dans le ventre qui ne me quitte plus. 

 

 

 

Nos voisins les manchots sont étonnés d'une telle rencontre 

 

 

 

La glace, un peu trop présente

 

 

Il ne nous reste qu’à espérer que la situation évolue au plus vite et que les vents et les courants agissent en notre faveur. Nous fêterons Noël ici puisque nous n’avons pas le choix en espérant que la glace nous offre un répit et surtout qu’une voie se libère dans ce chaos blanc. Joyeux noël à vous tous.

 

 

 

Un bouchon avant de retrouver un peu d'eau libre 

 

 

 

 Un phoque crabier

 

 

 

L'île Renaud, un dôme de glace

23 Décembre - Renauld Island

 

Hier 12H00 Je fais une superbe ballade sur la banquise, d’un bout à l’autre, c’est somptueux, deux phoques crabiers se prélassent solitaires sur ce champ de glace immaculée sur des miles et des miles. Au loin, les sommets enneigés, irréels, flottent sur l’eau tels des mirages. C’est ma première vraie longue marche sur la banquise. C’est inspirant, surréaliste. Il me semble être dans une autre dimension. Je suis seule au monde, loin de la Fleur et de son équipage, parfois bruyant. Le calme absolu. Une petite appréhension collée au ventre, à chaque pas, la crainte que cela se brise. J’ai mon gilet de sauvetage et bien vite j’oublie cette inquiétude, emportée par la beauté de ce qui m’entoure. Les glaciers bleutés pleurent des larmes de glace.

 

 

 

Philou et Laura partent visiter une grotte de glace au rideau de stalactites

 

 

14H00 Nous larguons les amarres, sur cette banquise à perte de vue. Direction l’île Armstrong. C’est reparti ! Bien vite nous sommes une fois de plus confrontés à la glace, des plaques de plus en plus grosses nous obstruent le passage. Corps à corps avec la dame blanche. Le capitaine est accroché à sa barre, tendu comme un arc. Fleur Australe lutte bravement. Il neige.

 

 

 

Devant nous un iceberg prisonnier de la banquise

 

 

21H00 Nous mettons un grappin sur la banquise de l’île. Loup le plante au marteau. Il neige. 

 

23H00 Philou prend de la hauteur, pour se faire une idée sur la situation des glaces et sur la fiabilité du mouillage, mais aux alentours il n’y a pas mieux que là où nous sommes. Nous resterons donc là pour cette nuit.

 

 

 

La plaque de glace va céder ! 

 

 

5H00 du matin La plaque sur laquelle nous étions amarrés s’est décrochée et sous l’effet du vent qui a tourné à 90° Fleur australe s’est fait doucement drossée à la côte. Nous sommes comprimés entre la côte et la banquise. La situation est dangereuse. Philou essaie de se dégager par l’avant mais la plaque nous coince, bloquant l’arrière du bateau contre les rochers et l’avant dans la glace. Petit à petit nous réussissons à faire pivoter Fleur Australe de façon à ce qu’elle se retrouve parallèle à la côte, safran libéré. Celui-ci ne semble que légèrement abîmé dans sa partie basse. Un bout de glace relativement petit par rapport à la grosse plaque de l’avant nous bloque à l’arrière.

 

 

 

Coincés entre la plaque et les rochers

 

 

10H00 Rien ne bouge et il faut agir. Nous dégageons l’annexe et la mettons à l’eau, dans le peu d’eau libre qui reste entre nous et la banquise sur bâbord. Nous sondons le petit passage entre la banquise et l’ile à l’avant en relevant un haut fond à 1,50 mètres qui nous empêche de sortir par là. De retour à bord, Ernesto prend un pieux en métal, la machette et une petite masse. Nous voilà partis pour casser la glace afin d’élargir la passe et d’espérer se dégager par l’avant. Pendant plus d’une heure, Philou fait des assauts répétés avec l’annexe sur la banquise tandis qu’Ernesto fragilise la glace à coup de pieux en dessinant un arc de cercle en pointillé. La glace est très dure mais devant notre acharnement elle finit par céder par endroits et des petites plaques se libèrent dégageant légèrement le passage. 3 manchots nous dévisagent circonspects, nous brisons leur terrain de jeu.

 

 

 

Situation délicate

 

 

12H00 Nous tentons une sortie par l’avant et finissons pour notre plus grand soulagement par nous dégager et retrouver l’eau libre. Nous avons frôlé le pire.

 

 

 

Ernesto casse la glace pour ouvrir une voie 

 

 

12H30 Nous relâchons dans une nappe d’eau libre mais la banquise s’est refermée sur notre passage à 360°. Impossible de sortir. Il ne nous reste plus qu’à attendre que le vent fasse évoluer la situation en faisant bouger la glace pour que nous puissions nous échapper. Les glaces bougent constamment. Nous patienterons en guettant la faille. Nous sommes déjà bien rassurés d’avoir pu nous sortir de l’étau de ce matin. Pourvu que le Père Noël en venant nous rendre visite avec son traineau et ses rennes nous dégagent une voie d’eau libre. 

 

 

 

 

Ernesto casse la glace pour ouvrir une voie

22 Décembre - Pitt Island

 

9H00 Hier Vernadsky, partie de foot endiablée sur la banquise avec les Ukrainiens. Score : 5/5. C’est honorable. Nos hôtes ont le sens de l’hospitalité. Un petit tour et puis s’en vont, nous profitons des bonnes conditions météo pour poursuivre vers le Sud. La banquise nous a arrêté dans le Grandidier Channel, qui est la mer intérieure, il nous faut donc tenter notre chance en contournant par l’extérieur et aviser. Devant l’adversité, nous ne sommes pas du genre à baisser les bras. Nous avons un but et nous ferons tout pour l’atteindre.

 

 

 

 Vernasky, rencontre France-Ukraine...

 

 

 

Le capitaine dans les buts, Loup libera, Ernesto à l'attaque

 

 

12H00 Nous levons l’ancre, et mettons le cap vers les Pitt Island. Il nous faut nous écarter à 90° de notre route et faire du Nord Ouest puis de l’Ouest pour rejoindre la lisière de la banquise et trouver un peu d’eau libre. C’est là que recommence le corps à corps avec la banquise, un long cheminement de plaques en plaques, d’icebergs tabulaires en temple de glace. C’est long, angoissant, épuisant. Des allers-retours au nid de pie tandis que le capitaine ne lâche pas la barre pendant plus de 10 heures, avec comme une épée de Damoclès l'appréhension que cela se referme. Nous croyons être sauvé, nous sommes dans une belle nappe d’eau libre mais quelques miles plus loin c’est de nouveau bouché et nous slalomons entre les plaques encore et encore. Les enfants dorment, ces jours continus commencent à sérieusement perturber les horaires. Je tente de les réveiller pour manger un morceau, en vain.

 

 

 

 Une belle rencontre sous le signe de l'amitié

 

 

 

Marion en supportrice 

 

23H00 Les Pitt se profilent à l’horizon, nous ne sommes plus qu’à 180 miles de la baie Marguerite, si nous réussissons à l’atteindre. En attendant nous pourrons peut être relâcher pour la nuit dans ce désert blanc. Le soleil brille de tous ses feux. Je rêve de nuit obscure et profonde.

 

 

 

 Sur fond de banquise, l'Île Ducheynard, une beauté de la nature

 

 

 

 Fleur Australe attachée à la banquise sur fond de glacier

 

 

23H30 Nous sommes en approche. Beaucoup de récifs non cartographiés qu’il faut différencier de la glace. Nous avons le soleil plein face, cela perturbe la vision de Philou. C’est un archipel de centaine d’îles plutôt rondes, avec des falaises en pente douce orientées vers le Sud, à cause des vents dominants. Qu’allons nous trouver comme glace autour des îles ? Certainement de la Fast ice accrochée à la côte, comme à Vernadsky.

 


 

 

 

 

 No comment !!! 

 

 

0H00 Nous relâchons. Ernesto plante deux pieux pour deux amarres sur la glace virginale. Il fait froid. La mer vient lécher la lisière de la banquise, comme elle viendrait délicatement mourir sur une plage de sable blanc et fin. C’est la vision que j’ai à cet instant précis et elle me réchauffe furtivement. Devant nous, l’île Duchaylard se dresse comme une cathédrale avec ses donjons enneigés. Soudain la banquise rosit tandis que le soleil apparaît derrière l’île glacée. Nous sommes au cœur du désert blanc, pas l’ombre d’une oasis à l’horizon.

 

21 Décembre - 65°14 S 64°15W – Vernadsky

 

 

Hier 17H30 Nous sommes de nouveau confrontés à une banquise dense et impénétrable qui nous oblige à faire marche arrière dans le Grandidier Channel. La glace sur des miles et des miles, nous barre le chemin. Nous nous échappons de justesse et revenons sur notre trace. La glace s’est refermée sur nos pas, il nous faut batailler durement pour nous en sortir et finalement retrouver des nappes d’eau libre. De failles en failles nous avançons dans ce chaos glacé. Je sens que la capitaine s’est fait des frayeurs, à voir son visage grave. Moi je filme et comme toujours, cela me protège, je deviens spectateur. Notre sort ne m’appartient plus. Loup est assis sur la barre de flèche, Ernesto est au nid de pie. Les petites n’ont aucune conscience du danger et sont surexcitées, sans doute leur façon à elle de s’exprimer face à l’adversité.

 

 

 

L'ombre de la Fleur sur la banquise

 

 

18H30 Nous sommes de retour devant Vernadsky mais cette fois le capitaine est bien décidé à briser la glace, pas question de rebrousser chemin. La banquise est bien là, drap blanc sur la mer de velours, mais elle semble moins dense que celle que nous venons d’affronter et surtout nous en apercevons le bout, alors qu’à cela ne tienne ! Fleur Australe, s’engage bravement dans ce pack de 50 cm d’épaisseur, le moteur chauffe, nous reculons, prenons de l’élan et avançons de nouveau. L’étrave se cabre, grimpe sur la glace. Après plusieurs tentatives, le pack finit par s’ouvrir en deux et nous nous frayons un passage jusqu’au prochain bouchon. Est-ce l’attrait de la vodka et de la chaleur humaine ou simplement le fait de ne pas vouloir une nouvelle fois s’incliner devant la dame blanche ? Toujours est-il que le capitaine semble bien décidé à ne pas se laisser faire. Depuis bientôt 5 ans que nous bataillons avec la glace, nous n’avions jamais forcé le passage à ce point. Après une bonne heure de lutte acharnée, un véritable corps à corps avec la banquise, nous avons gain de cause et relâchons devant la base.

 

 

 

Un iceberg bloqué au milieu de la glace

 

 

20H00 Nous débarquons, les Ukrainiens sont contents de recevoir de la visite. Ils sont là depuis le mois d’Avril et commencent à trouver le temps long. L’hiver a été rude avec beaucoup de glace qui perdure tard en saison comme nous avons pu le constater. Deux d’entre eux étaient déjà là il y a deux ans lors de notre passage pour soigner mon doigt gelé. Ils sont revenus cette année après une année de break. Les hommes trinquent à la vodka, je me contenterai d’un thé cette fois. Loup est enchanté, il joue aux fléchettes avec une des « armoires à glace », il en faut dans le coin car ce n’est pas ça qui manque, tandis que Philou fait un billard avec les autres. Ernesto ne quitte plus le bar et s’improvise en Ukranglais, la vodka aidant, il me semble que ses interlocuteurs finissent par le comprendre. 

 

 

 

Nous ouvrons la glace, mais elle résite

 

 

23H00 Nous prenons congé de nos hôtes qui nous ont organisé un programme pour le lendemain foot pour les garçons (j’espère qu’ils n’ont pas décidé de prendre leur revanche du match barrage de la coupe du monde car la banquise risquerait de perdre de sa blancheur virginale) et sauna suivi d’un bain gelé.

 

 

 

Les filles, indifférentes à notre lutte avec la glace 

 

 

 

 Vernasky entouré de sa banquise

 

 

23H30 Dans mon duvet. Je suis épuisée, j’ai tout filmé depuis notre réveil à 4H00 du matin. Ces jours continus me pèsent, mes yeux me brûlent et je ne parviens pas à trouver le sommeil malgré la fatigue. Je rêve de nuit noire, impossible d’en créer une comme c’est les cas d’habitude avec de la mousse néoprène, car tout les hublots sont isolés avec du film plastique ou des feuilles de plexiglas, afin d’éviter les gouttes d’eau liées à la condensation. Au même titre il est impossible d’ouvrir les hublots et ca me pèse plus que tout. J’ai besoin d’air, je sors sur le pont, respirer à plein poumons. Un homme marche sur la banquise. La lumière décline doucement dans des harmonies de jaune mais le soleil n’en finit pas de briller. Je cligne des yeux et rejoins ma bannette. Demain le jour continuera ! 

 

 

 

Une petite oasis d'eau claire ou l'on peut mouiller pour la courte nuit du grand sud

 

 

20 Décembre - Lat 65°16 S 64°18 W - Lemaire Channel

 

Nous avons passé notre première courte nuit à Paradise Cove. Le bruit des glaçons qui s’entrechoquent sur la glace m’a gardé éveillée une partie de la nuit mais ce repos a été salutaire pour le capitaine.

 

 

 

 

Fleur Australe  avec voile de gros temps

 

 

4H00 du matin. Nous quittons notre mouillage bien protégé derrière Almirant Broon. C’est austère, lugubre, un cratère de glace en tout genre icebergs et brash avec floes (plaques de glace dérivantes) relativement gros. Le soleil est au rendez-vous et c’est tant mieux pour embouquer le superbe Lemaire Channel, que l’on appelle aussi la Kodak Valley car c’est sans doute l’endroit le plus photographié d’Antarctique. Je prends le zodiac avec Ernesto pour filmer Fleur australe dans ce décor de toute beauté.

 

 

 

Au pied du cap Renard 

 

 

10H00 Nous réussissons à nous sortir du Lemaire particulièrement encombrée. Un pack de glace relativement fine obstrue la sortie. De la jeune glace que Fleur australe transperce de son étrave. La délicate banquise s’ouvre devant nous, en s’écartant, elle vient buter sur les flancs de la Fleur. Nous retrouvons l’eau libre et laissons derrière nous la tendre dame blanche qui nous a fait plus de peur que de mal, pour cette fois.

 

 

 

Toutes voiles dehors 

 

 

12H00 Arrêt déjeuner à Petermann. Charcot, avec son bateau le Pourquoi pas ?, y avait hiverné, n’ayant pu trouver de refuge fiable en baie Marguerite. Il avait du dresser des chaînes pour fermer la petite crique nommer Port Circoncision afin que les icebergs n’y entrent pas. Effectivement ils sont nombreux et de taille. 

 

 

 

Nous tirons des bords au pied du glacier

 

 

14H00 Nous poursuivons vers la Baie Marguerite, envisageons un arrêt à la base Ukrainienne, rendu impossible en raison d’un pack infranchissable sous peine de se retrouver prisonniers chez les Ukrainiens. Dommage il y a là le seul bar d’Antarctique avec un vrai billard. A Loup de conclure par « De toute façons avec la claque qu’on leur a mis à la coupe du monde, valait mieux pas s’arrêter ». C’est vrai, je me souviens de la corpulence de nos amis d’Ukraine à notre dernier passage, on hésite à deux fois avant de les contredire. Notre équipier Antoine avait fait un grand bon en avant lorsque l’un deux lui avait mis une tape amicale sur l’épaule en guise de bienvenue.

 

 

 

Loup émerveillé par la banquise

 

 

16H00 Philou fait un point au compas sur la carte papier car il y a un décalage avec la carte électronique. Les récifs se mélangent avec la glace, il est donc difficile de les discerner. Le radar n’est plus d’aucune utilité, tout se mélange, récifs, icebergs, banquise. L’écran nous rend compte de l’amplitude du chaos. Nous sommes au milieu d’un pack dense, suffisamment disloqué pour que nous réussissions difficilement mais sûrement à nous frayer un passage. C’est époustouflant de beauté, ces alliances de glace sous ce ciel d’azure. Derrière nous le Mont Français est auréolé d’un gros cumulus. Réussirons nous à accéder à la Baie Marguerite ? Il n’y a rien de moins sûre. Nous sommes tôt en saison et la glace semble particulièrement présente cette année.

 

 

 

Dans le Lemaire Channel, Kodack Valley

 

 

17H00, nous filons tant bien que mal vers Pitt Island. Philou fait régulièrement des points pour éviter les récifs tandis que du nid de pie nous le guidons dans la glace. Nous avons quitté la zone où les cargos se hasardent, ici plus personne ne s’aventure à part Poncet peut être… Quelques manchots longent la banquise dans un rayon de lumière orangée. 

 

19 Décembre - Gerlache Strait Lat 64°45S 62°39 W

 

 

A Hélène, nos pensées d’amour t’accompagnent vers ta nouvelle maison.

 

 

Nous poursuivons notre longue descente vers le Sud, dans le Gerlache Strait, le long de la péninsule. Chaque soir la lumière nous gratifie de ses plus belles harmonies. Il n’y a plus du tout de nuit, une bande orangée nimbe les sommets enneigés, les nuages sont hauts et la mer est irisée. Les manchots font des ricochets sur l’eau de velours. Ils font frémir son teint de jeune fille, sans la marque d’une ride.

 

 

 

Phoque de Weddell

 

 

L’équipage est fatigué par le rythme soutenu et la tension des derniers jours. Nous naviguons sans relâche depuis notre départ d’Ushuaïa et nous rêvons tous d’une nuit au mouillage, bercés par la douce mélopée de la mer et le mugissement des éléphants de mer. 

 

 

 

Manchot Papou

 

 

Mais notre nouvel objectif, la baie Marguerite à 400 miles nous oblige à avancer sans discontinuer. Le jeu en vaut la chandelle, c’est encore plus extrême, là bas au Sud. Les animaux règnent en maîtres, ils nous tolèrent et nous le font sentir. 

 

 

 

Lumière du soir et reflets

 

 

J’aime grimper en latitude, il me semble que tout devient électrique. J’aime ces vibrations étranges qui nous accompagnent, ce danger permanent qui rend la vie plus fragile et plus forte à la fois, cette banquise, seule maitresse de notre destinée et ces icebergs aux entrailles bleutées qui nous ramènent à notre petitesse. 

 

 

 

Escale à Enterprise Harbour, à couple de l'épave du baleinier

 

 

 

Danco Island

 

 

Les paradis se méritent, ils sont toujours plus loin, toujours plus hauts, sauvages, hostiles, rudes, mais si inspirants qu’ils n’en finissent pas de nous appeler et de nous faire rêver…

 

 

 

Les colonies surplombent la Fleur