9 Août : Cap York

Nous avons quitté les chasseurs ce matin et nous sommes toujours dans la baie de Melville. C'est une zone désertique entre Kullorsuaq et Savissivik. Pas le moindre village. La baie de Melville constitue depuis toujours un obstacle redoutable en cas de tempête. Sur plus de 250 km la côte se réduit à une gigantesque barrière glaciaire aux velléités convulsives nées de l’Inlandsis. Exceptés quelques minuscules îlots rocheux du côté du Cap Seddon, ici, tout n’est que glace et néant. L’inlandsis se déverse par de nombreux glaciers. C'est une véritable production d'icebergs et de growlers qui s'en vont au large. A terre les montagnes sont enneigées et le décor majestueux. Nous veillons en permanence et slalomons entre les colosses de glace. Des bruits sourds résonnent dans la coque, difficile d’éviter tous les glaçons, mais le danger est toujours là et on ne doit pas relâcher l'attention. La coque est solide, en aluminium épais de 15mm, mais elle est déjà cabossée par ses nombreux chocs avec la glace de l'Antarctique. Un mauvais temps est attendu et nous devons impérativement trouver un abri. Le vent est prévu d'Est et c'est derrière le Cap Melville que nous jetons l'ancre par 20 mètres de fond. L'arrivée sur le cap est mouvementée. Beaucoup de houle et une concentration d'icebergs agglutinés au milieu desquels il faut se frayer un passage. L'endroit est austère, aride, juste des cailloux. Le vent souffle à 30 nœuds et la pluie a fait son apparition. Ambiance morose pour l’équipage qui se plaint de ne pas s’être posé plus d’une journée depuis plus de 2 mois. Nous restons cloîtrés à bord. Trivial Pursuit et atelier cuisine pour passer le temps, le capitaine bricole.
 
 
Une belle statue de glace, un esquimo glacé !
 
 
Balade sur tapis de mousse et fond d'icebergs, sur une petite île avant le Cap York
 
Le baromètre ne cesse de descendre, et nous attendons la bascule du vent, prêts à lever l'ancre et à changer de mouillage. Il n'y a pas de nuit et cela nous arrange bien pour les manœuvres mais les enfants sont surexcités et j’ai bien du mal à les faire se reposer avec cette lumière intense. La houle nous ballotte bord sur bord. Toute la journée la pluie et le vent balayent la baie. En fin de soirée, le baromètre a terminé sa descente, le vent se calme et amorce sa rotation, le temps de changer de baie et d'en trouver une autre. La visibilité est encore mauvaise et on zigzague entre les icebergs. 
 
 
La côte du Cap York, froide et lugubre
 
 
Le village de Savissivik

Nous rejoignons le village de Savissivik au petit matin. Il se trouve sur l'Île Météorite. Une grosse météorite de 36 tonnes et trois autres plus petites ont été découvertes par les premiers Eskimos polaires sur l'île et ses alentours. Cela leur a servi à faire les flèches de leurs harpons. 
 
 
Loup donne la dimension de la bête... un bel ours !
 
 
Les gens sont accueillants et viennent vers nous

Le village est plus austère que les autres, plus authentique aussi. Etabli le long d’une langue de sable échouée à l’extrémité d’un promontoire, les habitants ont su conserver leurs traditions. Quarante personnes vivent dans des maisons dont certaines sont rafistolées avec des vitres en bâche plastique. Il n'y a pas de port ni de digue. Les bateaux sont remontés sur la grève de galets. Des peaux d'ours sèchent au soleil et au grand air. Les chiens sont attachés autour des maisons et hurlent. Des caisses avec de la graisse et de la viande de phoque servent de réserve pour les nourrir. Ambiance village de chasseur du grand nord. 
 
 
Peau d'ours, filet de pêche, nous sommes dans un village de chasseurs eskimos
 
 
Interieur coquet : bouquet de fleurs et dents de morse
 
Nous passons au magasin, mais le rayon du frais est bien vide, reste quelques pommes et des oignons. Les filles dépensent leurs économies dans l'achat de bonbons et on investit dans des chaussettes pour Loup qui a rempli ses bottes durant le débarquement un peu sauvage et humide effectué dans les rouleaux. Philou avait enfilé sa combinaison de survie, Lise et moi les cuissardes mais petit Loup n’a rien voulu entendre et il s’est fait trempé.
 
 
Un chasseur nous enseigne le maniement du fouet
 
 
Un traineau, des chiens et des épuissettes pour attraper les mergules nains
(petits oiseaux plongeurs nichant sur les falaises)
 
Les gens viennent vers nous. Une vieille dame embrasse Laura et Marion. Elle caresse leurs cheveux blonds et soyeux. Un chasseur nous fait une démonstration de fouet pour conduire les attelages de chiens. La lanière est découpée dans une peau de phoque. Travail d'artiste pour en faire une seule longueur d'environ sept mètres. Les enfants suivent les conseils de notre chasseur et s'exercent au fouet.  
 
 
Un champ d'icebergs agluttinés à la pointe de l'île !
 
Le Cap York et ses falaises vertigineuses se dessinent devant nous. Fier et imposant il semble être une frontière pour un nouveau monde. La côte est abrupte, sombre dans ses hauteurs. En bas le vert et le jaune révèlent une végétation de mousse et de lichen. Des glaciers serpentent et descendent dans des vallées encaissées aux parois verticales. La mer est agitée. Pas d'abri sur plusieurs milles. Les nuages forment une couverture et cachent les sommets, on ne distingue plus l'Inlandsis. 
 
 
Savissivik, mouillage ouvert et exposé à la houle
  
A deux heures du matin, nous relâchons dans une petite baie lugubre car le temps est encore bien mauvais et la pluie se transforme en neige pour recouvrir les hauteurs. La Fleur roule et se repose avant de poursuivre sa route. Un glacier vêle des petits glaçons. Sa position a bien reculé par rapport au trait sur la carte. La prochaine baie est verdoyante et nous y découvrons un troupeau de bœufs musqués. « Umingmaq » en groenlandais, ce qui signifie « l’animal avec une fourrure comme une barbe ». On les confond facilement avec de gros rochers bruns. Il faut les voir bouger un peu pour lever le doute. Bête imposante avec ses longs poils qui traînent sur le sol. Après l’ours polaire, il est le plus grand des mammifères qui arpentent les terres arctiques et descend de l’auroch, qui du temps de la préhistoire hantait l’Asie et l’Europe. C'est un animal du grand nord qui même l'hiver trouve sous la neige quelques herbes à brouter. Attention, il peut charger avec ses cornes en avant. 
 
 
Un troupeau de bouefs musqués, on les confond avec les rochers
 
Je débarque avec Loup qui cette fois-ci s’est équipé. Le reste de l’équipage et le capitaine restent à bord. Trop de houle. Nous tentons une approche en douceur. « On dirait des mammouths » s’exclame Loup en traversant une petite rivière. Ils se déplacent en groupe, masses sombres, dont on ne voit que les cornes immenses et la toison flottant dans le fil du vent. Nous regagnons le bord, heureux d’avoir pu approcher ces bêtes impressionnantes de près. Au loin d’immenses icebergs, venus d’un ailleurs mythique, paraissent irréels dans leur construction déchiquetée et vivant dans leur lente mobilité. Le ciel est noir. Demain nous serons à Thulé.