11 Août : Thulé

Nous arrivons enfin à Thulé, Ultima Thulé, du grec, signifiant la terre ultime, le bout du monde. C'est avec cet esprit d'accéder au toit du monde que nous abordons cette région et toute son histoire.
En donnant en 1910, au petit village d'Ummannaq de la baie de l'étoile polaire, le fabuleux nom de Thulé, l'explorateur danois Knud Rasmussen, par sa vision fulgurante, va doter les eskimos polaires d'un destin de légende.
 
 
Thulé : la montagne Uummannaq
 
Knud Rasmussen, élevé par sa grand-mère groenlandaise, dès sa plus tendre enfance s'éprend de cette région et décide de vouer sa vie aux peuples du grand nord. La situation économique des Inuits le préoccupe, à juste titre. A peine le bac en poche, il part sur les terres de ses ancêtres. C'est lors d'une expédition littéraire, pour retracer l'histoire de ce peuple, qu'il va en 1910, donner le nom de Thulé à ce village d'Uummannaq. Il décide d'y implanter un comptoir pour acheter aux eskimos leurs peaux récoltées au cours de la saison. Il veut par cette contribution leur donner la possibilité d'acheter du matériel pour la chasse  afin de se nourrir et leur offrir ainsi un minimum de confort pour survivre. Pour résister au grand froid, il faut une alimentation à base de phoque, de baleine et d'ours. Knud veut changer la pratique des explorateurs et baleiniers qui ne venaient ici que pour le profit et ne laissaient rien de positif au peuple eskimos. On sait que Peary et tous ceux qui l'ont précédé, Britannique, Américains, Norvégiens, ont lancé des expéditions exclusivement consacrés à la conquête du pôle par l'occident, afin de lui gagner des territoires et des voies nouvelles vers la Chine, les eskimos n'y participant que comme salariés occasionnels. En intégrant, par le commerce et l'assistance médicale, la science et la christianisation les Inughuit (eskimos polaires) à l'Occident, il leur assure une protection et raffermit leurs forces. L'explorateur veut que le Danemark s'occupe de ce peuple oublié. Pour le gouvernement de l'époque, pas question de créer des comptoirs dans cette région trop éloignée et onéreuse à entretenir. Rasmussen organise le premier comptoir à ses frais. Il associe désormais les eskimos polaires à ses expéditions, comme partenaires à l'égal des blancs.
 
Sa vision est reconnue aujourd'hui par tous et il est respecté et vénéré des eskimos polaires.
 
 
En bas de la montagne, l'ancien village inuit
  
Un français, géomorphologue et ethno-historien, Jean Malaurie, va, lui aussi, apporter sa contribution à la sauvegarde de ce peuple. Jeune explorateur (il a participé aux expéditions de Paul Emile Victor) Malaurie, va cartographier les terres les plus septentrionales du Groenland. Sa mission va dépasser son but initial et il va lui aussi durant de longues années étudier les mœurs et coutumes des eskimos polaires de la région de Thulé. 
 
 
En bas de la montagne, l'ancien village inuit
 
Juin 1951, alors en mission en terre d'Inglefield, Jean Malaurie, découvre avec stupeur une invasion militaire des américains qui viennent, durant les tout premiers mois de la guerre de Corée, implanter la base ultra secrète de Thulé afin de se rapprocher de leur ennemi de toujours la Russie. Seul l'océan glacial Arctique les sépare. Le monde était alors dans l'angoisse d'un troisième conflit mondial. Entre 4000 et 10 000 militaires s'implantent dans cette base où des radars et des gros avions d'attaque porteurs de bombe nucléaire sont prêts à décoller au plus fort de la guerre froide.
 
 
Nous débarquons à la base américaine

Les eskimos ne sont ni consultés ni informés au sujet de cette base. Un choc, une catastrophe pour ce peuple fragile, hypersensible, aux fonctions extrasensorielles plus développées que celles de l'homme blanc. Jusqu’alors à l'écart du libre marché et du monde industriel, ils connaissent désormais un face à face brutal avec la civilisation occidentale. Les habitants découvrent le tabac et l'alcool qui va faire des ravages, entrainant incestes et suicides.
 
Les eskimos de Thulé ont été déportés en 1953, à 150 km au nord de la baie de l'étoile polaire, à Qaanaaq (nouvelle Thulé), notre prochaine escale. 
 
 
Le lièvre arctique

En janvier 1968 en pleine nuit polaire, a lieu une terrible catastrophe. Un B52 avec à son bord 4 bombes thermonucléaires, s'écrase sur la banquise de la baie de l'étoile polaire, à 10 kilomètres de la base de Thulé. Un incendie à bord de l'avion ne peut être maitrisé par l'équipage. Trois bombes explosent et une quatrième disparaît dans les profondeurs de l'océan. Tout le secteur dit « de la neige noire » est contaminé. Le nettoyage de la banquise et le ramassage des morceaux épars de l'avion et des bombes, par les danois et les inughuits laissera des séquelles avec de nombreux cancers chez les intervenants non protégés. 
 
Ce drame est une plaie béante dans l'histoire de ce peuple si éloigné des problèmes des super puissances.
 
 
"Dead Zone"
 
Aujourd'hui la base est toujours active et occupée par les américains. Sa mission ? Écouter, surveiller et disposer d'une base aérienne rapprochée des Russes.   
 
Nous découvrons d'abord la montagne Uummannaq (cœur de phoque), masse sombre qui scintille sous le soleil du soir. Son plateau incliné trône tel un piédestal sur des éboulis qui viennent lécher la mer en pente douce et arrondie. Il est aujourd'hui le symbole de la lutte des inughuits pour leur reconnaissance. 
 
 
Loup rêvait depuis quelques jours d'un bon hamburger et d'une bonne bière

Nous tentons un débarquement, Philou reste à bord. J'ai lu quelque part qu'il y aurait un bar  à l'américaine où l'on servirait de succulents hamburgers. Je dois dire qu'au vu de cette base sinistre et austère qui s'étend sur des kilomètres, j'ai du mal à y croire mais j'ai tenu les enfants, lassés par nos longues navigations, en haleine grâce à ça. Impossible de faire marche arrière. Nous voilà parti à l'assaut de la base en quête d'un café. Loup qui en rêve, prend son téléphone au cas où il y'aurait une liaison internet. Ce qui ne lui est pas arrivé depuis un bon bout de temps. Le téléphone tombe à l'eau lors de la manœuvre avec l'annexe. Pas de chance ! Triste destin ! Finir à Thulé peut être non loin de la quatrième bombe qui n'aurait jamais été retrouvée. Nous marchons pendant une bonne heure, ne croisons pas âme qui vive à part quelques lièvres arctiques. Pas de très bonne augure, c'est un animal qu'on aime pas chez les marins. C'est dead zone !!! Nous croisons finalement une voiture, le gars nous évite. Nous arrivons au centre de la base, point de restaurant et personne dans la rue. C'est une ville au décor de fin du monde que nous traversons et on s'invente des scénarios pour chasser l'angoisse qui se dégage des lieux. « On est épiés, je le sens » me dit Loup qui croit de moins en moins à son hamburger. 
 
 
Fleur Australe au mouillage avec les icebergs

Finalement nous trouvons un bâtiment un peu moins sévère que les autres et nous tapons à la porte. Trois pochtrons finissent par nous ouvrir, ils sentent l'alcool et la pièce est totalement enfumée. On s’apprête à repartir lorsqu'ils nous expliquent difficilement qu'il s'agit de la salle fumeurs et que le bar est plus loin. Et là, oh surprise ! Nous entrons dans un autre monde, un superbe bar totalement improbable vu les environs, avec télés, machines à popcorn, billards, fléchettes, petit casino à côté. Le paradis pour mes petits explorateurs polaires en mal de civilisation. Des militaires américains et des contractuels Danois (plombiers, mécaniciens…) que des hommes. Ils ont tous l'air pour le moins surpris de voir débarquer une « blonde » avec sa famille mais ne manifeste aucune animosité. Nous mangeons effectivement de succulents hamburgers et repartons le plus vite possible pour éviter toute question. Coup de chance car dès le lendemain les autorités nous appellent par VHF et nous demandent de partir immédiatement « You are not allowed to be here ». Ce qui est pris n'est plus à prendre et braver les interdits n'est pas pour me déplaire. 
 
 
Les falaises et leurs éboulis
 
 
Reflets du soir
 
Nous mouillons un peu plus loin près de l'ancien village, à Dundas et débarquons, tous cette fois-ci, pour prendre de la hauteur. En fin de journée nous reprenons la mer en direction de Qaanaq. A trente mille La Fleur talonne sur un haut fond devant le village déserté de Moriusaq. Les fonds passent rapidement de 25 mètres à 1 mètre. Il ne faut pas se fier aux icebergs !  
 
 
Des nuages "holographiques" se forment sur la montagne