Dimanche 22 août : A plus de 1000 milles de toutes terres

Latitude : 5°45N, Longitude : 130°33W
Le vent a adonné, il est passé sud-est, 15 nœuds. Nous sommes au petit largue. Nous faisons la route directe sur les Marquises. Nous avons déroulé le génois, renvoyé le ris de la grand-voile. Nous marchons entre 7 et 8 nœuds. Les nuits portées par les alizés sont superbes. La lune est presque pleine.

Nous sommes à la même latitude que les îles Kiribati qui se trouvent à 1600 milles dans l’ouest, entre Hawaï et Tahiti. Nous sommes à plus de 1000 milles de toutes terres. Il y a environ 4000 à 5000 mètres de fond. Sur la carte, il est inscrit par endroits, « Breakers », ce qui signifie qu’il y a des brisants. Ce sont des îles volcaniques sous-marines qui effleurent la surface de l’eau. Nous venons de passer la grande fracture de Clipperton qui correspond à une cassure de la croûte terrestre. Le ciel est bleu. La mer est bien formée, de belles vagues. A l’horizon, on peut observer un front nuageux. Il fait légèrement moins chaud. Les petites sont de plus en plus à l’aise sur le pont. Loup passe des heures sur la bôme de la grand-voile. Nina commence à trouver le temps long. Nous avons détaché Maya, elle se balade désormais librement sur le pont. Sa maman, Beti, veille de près. Nous sommes soumis au contre courant équatorial qui remonte vers l’est. Nous devrions passer l’équateur d’ici 400 milles sur notre route. Pour le goûter, l’équipage se fait un petit plaisir, framboises tièdes et glace vanille.

 


Alizés  du Sud Est

 

Texte Rédigé par Géraldine Danon

Samedi 21 août : Au près serré

Nous sommes au près serré. Trinquette, grand-voile un ris, artimon, par un vent de sud de 20 nœuds. Le vent adonne légèrement. D’ici quelques jours nous devrions débrider et faire la route sur les Marquises.



Géraldine sur la Fleur Australe dans les alizés de sud

 

Je pourrai rajouter, à la phrase, deux fois le temps et trois fois la route, quatre fois la fatigue. Surtout avec des enfants en bas âge. Laura et Marion, après 12 jours de mer, ont une énergie débordante, à toute épreuve, elles sont bien difficiles à tenir. Le près rend la vie peu confortable. Nous vivons penchés sur un bord. Il est difficile de se déplacer, de dormir, de cuisiner, d’ouvrir le frigo… Les siestes sont de rigueur pour palier à la fatigue mais les charmantes demoiselles ne nous en laissent guère l’occasion. Ce matin Loup a été malade. Nous sommes très loin de la navigation paisible, au portant, d’avant le pot au noir ou même de la traversée de l’Atlantique. En dehors de cela, le spectacle est magnifique. La mer a retrouvé son bleu éclatant, elle est moirée, parsemée de moutons d’océan. Le ciel est clair avec de rares cumulus-congestus. La Fleur, vaillante file bon train à sept nœuds, elle semble lutter de toutes ses forces pour récupérer la route au plus vite.

 


Géraldine sur la Fleur Australe dans les alizés de sud

 

Texte Rédigé par Géraldine Danon

Vendredi 20 août : Le pot au noir

10h00 : Nous sommes dans le pot au noir, au près. Un vent de sud dans le nez nous oblige à tirer des bords. Nous marchons à 7 nœuds. La mer a perdu son éclat, elle est triste, terne, désordonnée. Elle semble avoir perdu la raison. Il fait très chaud, orageux, très lourd.

 

C’est étouffant, oppressant, poisseux. J’ai du mal à respirer, j’ai des maux de têtes tant l’atmosphère est pesante ! Le pot au noir ressemble à un purgatoire entre deux mondes. Il s’en dégage quelque chose de morbide. Nous avons des rafales de vent d’environ 20/25 nœuds, de nombreux grains. La Fleur est trimballée par cette mer confuse, sens dessus dessous et nous avec. Marion a le mal de mer, elle vomit. Philou qui a franchi le pot au noir dix fois me dit que c’est à chaque fois une expérience différente. Les conditions ne sont jamais les mêmes. Il ne l’a passé qu’une fois dans le Pacifique sud en 77 avec Tabarly, le reste du temps, dans l’Atlantique entre l’Afrique et le Brésil, c’était « pétole ». Il a passé sa nuit à manœuvrer sur le pont pour s’adapter à ces vents changeants, prendre des ris et virer plusieurs fois de bord avec la trinquette. Le capitaine a l’air fatigué ce matin même si il n’en souffle mot. L’équipage est las, sonné par la chaleur.



On prend le frais


Nous avons hâte de retrouver les alizés. Les vagues sont grosses, la Fleur plonge dans ce tumulte incohérent.  Des paquets d’eau se déversent sur le pont pour atterrir en cascades dans le cockpit. Philou colmate une petite fuite sans gravité dans l’atelier, il semblerait que ce soit la mèche du petit safran.

 


Au près dans du vent du sud


18h00 : Le ciel s’est légèrement éclairci. Nous pourrions presque croire que nous sommes sortis du pot au noir. Lorsque j’interroge le capitaine, il préfère rester prudent : «  Le pot au noir est comme un serpent, il est sinueux, nous pouvons tout à fait le retrouver un peu plus loin. » Nous sommes toujours poussés par un vent de sud qui nous oblige à tirer des bords. » On dit du près : « Trois fois la route, deux fois le temps. » L’arrivée n’en sera que meilleure.

Texte Rédigé par Géraldine Danon

Jeudi 19 août : Latitude : 11°10 N, longitude : 126°28 W

Latitude : 11°10 N, longitude : 126°28 W.
La Fleur a franchi ce matin sa latitude la plus « australe » depuis les Grenadines l’année dernière. Nous étions ensuite remontés au nord, bien après le cercle polaire, atteignant ainsi notre latitude la plus septentrionale, 74°40 Nord.

Nous sommes en bordure du pot au noir. Le front inter tropical de convergence (FITC) est une zone, qui se situé au niveau de l’équateur entre les alizés de l’hémisphère nord et ceux du sud. Elle produit des nuages de type cumulonimbus à développement vertical qui peuvent atteindre jusqu’à 13 000 mètres d’altitude, associés à de fortes précipitations et à des vents variables entre 0 et 40 nœuds.

 


L’étendue du Pacifique à l’horizon


Il fait de plus en plus chaud. La température extérieure est de 32° à l’ombre. Cinq nœuds de vent. Nous tombons dans le calme. Nous avons mis le moteur. Le bain de mer aujourd’hui a des saveurs de paradis. L’eau est d’une douceur exceptionnelle, elle est suave, presque liquoreuse, très salée, d’un bleu cobalt. Une longue houle fait rouler la Fleur. C’est la houle des alizées sud-est qui nous attend de l’autre côté du pot au noir qui commence à se former.
Nous sommes dans un évènement « la Nina » assez fort qui devrait durer tout l’hiver et qui a pour conséquence dans le Pacifique :
•    une température de surface plus basse que la normale (d’1 à 2 degrés)
•    des alizées renforcés dans l’est et le centre du Pacifique (+ 2 à 3 nds en moyenne)
•    moins de convection, donc moins de nuages dans la zone pacifique
•    un pot au noir moins actif
•    une saison cyclonique en dessous de la moyenne dans l’est du Pacifique
•    peu de chances d’activité cyclonique vers Tahiti et ses îles
•    des pluies renforcées sur l’Indonésie et l’est de l’Australie ainsi qu’une saison cyclonique plus active.

Il est 16h00, Philou borde les voiles, le ciel est devenu gris, la mer a l’air toute chose, nous approchons du pot au noir.

 

 Texte Rédigé par Géraldine Danon

Mercredi 18 août : Coucher de soleil

Nous avons de moins en moins de vent. Très loin à l’horizon nous apercevons  les nuages les plus hauts du globe, des cumulo-nimbus qui semblent allongés sur l’eau. Ils se forment près de l’équateur. C’est un peu comme si nous avions des montagnes hautes de 13000 mètres droit devant nous.

D’ici deux jours nous devrions atteindre la zone du poteau noir, zone de dépression, nuageuse, avec de nombreux grains. Après quoi nous devrions retrouver du vent et une mer formée dans les alizées de sud est. Notre traversée est ainsi soumise à plusieurs systèmes météorologiques de chaque coté de l’équateur.



Coucher de soleil dans le Pacifique


Il fait très chaud, la température extérieure dépasse les 30°. La température de l’eau est à 29°. Nous prenons un bain de  mer accrochés à un bout, ce qui nous fait le plus grand de bien. Nous avons pêché deux thons et deux dorades. La faible vitesse du bateau nous permet de sortir les sondes Ifremer, de les nettoyer et de les replacer à l’arrière de la Fleur. Ces sondes nous permettent de relever la température de l’eau et la salinité afin de les mettre en corrélation avec les mesures prises par satellite. Les satellites, aussi étrange que cela puisse paraître, arrivent  à mesurer la température de l’eau.
Les nuits sont de plus en plus douces, les étoiles sont de retour, elles illuminent notre route. La lune est bientôt pleine. Cette nuit les enfants ont dormis sur le pont. A 2h00 du matin, nous avons croisés notre premier bateau, un cargo sans doute en route pour je Japon.

 


On se cache du soleil

 

Texte Rédigé par Géraldine Danon

Mardi 17 août : Il fait chaud sous les tropiques

Il fait de plus en plus chaud, 12 nœuds de vent, nord ouest. Nous sommes toujours grand-voile, gennaker et artimon. Nous marchons à 7 nœuds. Philou a mis un taud de soleil sur la plage avant du bateau. C’est la meilleure place du bord, juste le bruit des vagues sur l’étrave, le léger souffle du vent dans les voiles et sa caresse sur la peau.

Nous avons pêché deux thons d’environ 15 kg. Le ciel est bleu, les strato-cumulus ont laissé leur place à des petits cumulus, légers et  cotonneux. Ils semblent suspendus entre le ciel et la mer.

 


Il fait chaud sous les tropiques


Quelques pétrels océanites virevoltent autour du bateau. Nous sommes bercés par une longue houle du sud qui vient d’on ne sait où. Nous naviguons dans un désert bleu où tout n’est que nuance et harmonie. Philou a fait cette même route, Los Angeles-les Marquises, il y a 33 ans, sur Pen Duick VI avec Tabarly. Il y avait à bord, Titouan, Jean François Coste, Jean-Louis Etienne, Olivier Petit, Marc Pinta et quelques autres. Ils ont raté Brel à Hiva Oa. Il voulait rencontrer Tabarly mais lorsqu’il apprit qu’il y avait un journaliste à bord, il annula la rencontre. Aspirant à la tranquillité et fuyant les méandres d’une envahissante célébrité, Brel avait entrepris un tour du monde sur son ketch, l’Askoy avec sa compagne, Madly. Ils accostèrent à Atuona le petit port d’Hiva Oa aux Marquises en 1975, alors que ses jours étaient comptés. Lorsqu’il arriva au village, le postier lui demanda d’épeler son nom, il se dit aussitôt qu’il avait trouvé son île. Il loua un faré, fit peindre les murs tout en blanc et s’installa dans un confort spartiate.

 


Belle prise par Loup


Il fit valider ses brevets de pilotes, se procura un avion qu’il retapa. Il le baptisa du nom de son vieil ami Jojo. Cet avion lui servit notamment pour aller à Papeete consulter son spécialiste mais encore à rendre de multiples services notamment pour le transport des malades. Il y composa ses dernières chansons, « voir un ami pleurer », « Jojo », « les Marquises », « Jaurès » ou encore « Orly » et bien d’autres. Il mourut le 9 octobre 1978 dans une clinique parisienne. Selon ses souhaits, son corps fut transporté à Hiva Oa, dans un cimetière qui domine le village, juste à côté de celle de Gauguin, ses cendres furent dispersées sur un terrain d’aviation et je suis sûre que son esprit flotte encore pour des éternités sur ces îles qu’il a tant aimées.

 

Texte Rédigé par Géraldine Danon

Lundi 16 août : Baignade improvisée

Le ciel est d’un bleu éclatant, parsemé de quelques strato-cumulus. La mer est à 27,5 degrés. Il fait de plus en plus chaud. La température extérieure est de 28 degrés. Ce matin nous avons vu nos deux premiers oiseaux : un fou pied bleu et un paille en queue.

Ils doivent venir de Clipperton ou de l’Isla Clarion. Philou sort la baignoire rose des petites. Elles prennent un long bain de mer sur le pont, comme pendant la traversée de l’Atlantique.

  

 

 

Les grands sont jaloux, qu’à cela ne tienne, le capitaine met le bateau en panne et les traîne derrière un bout tandis que nous guettons d’éventuels requins. J’en profite pour me jeter à l’eau tout en tenant le bout. Le bateau avance à environ 3 nœuds, il faut s’accrocher ! J’ai juste le temps de goûter cette eau délicieuse, comme une caresse, chaude et douce sur la peau. Ces derniers temps nous étions plutôt habitués à l’eau glacée. Ca mord ! Un espadon saute hors de l’eau, nous n’avons pas le temps de le ferrer. Ce midi, j’ai préparé la dorade pêchée hier, à la tahitienne. C’était délicieux, accompagné du riz cassé acheté, l’année dernière lors de notre  escale à Nouadhibou. J’aime bien conserver des produits de nos différentes escales. Cela anime toujours la conversation à table.

 

Les enfants se remémorent les souvenirs de Mauritanie et nous voyageons encore un peu plus loin, tout en navigant. Philou crie : « Ca mord, c’est du lourd ! » Un banc de dorades phosphorescentes se balade dans la mer. Elles sautent littéralement hors de l’eau. Elles ont cassé une ligne, sans doute une très grosse ou peut être un espadon en chasse. Philou me dit n’avoir jamais vu autant de dorades, une trentaine ou plus que nous voyons dans la transparence de l’eau bleue et cristalline.  Nous restons un bon moment à admirer le spectacle. Nous apercevons notre premier sac plastique qui flotte à la surface de l’eau. Nous dirigeons un jet d’eau sur la mer pour tenter de tromper les dorades. Elles ne semblent pas dupes. Elles passent un bon moment à jouer au chat et à la souris avec nos leurres. Denis finit par en pêcher une belle, à sa sortie de l’eau, elle est turquoise, fluo. C’est magnifique, très vite, elle vire au jaune soleil lorsqu’elle est hors de l’eau. Nous marchons à 7 nœuds, grand-voile, artimon et gennaker déroulé. Le ciel s’est assombri, la mer est moirée, incandescente, magnifique.

  

 


Texte Rédigé par Géraldine Danon

 


Panoramique de notre ciel

 


Bain des filles dans un alizé bien mou

Dimanche 15 août : un dimanche en mer

14h00 : Un vrai dimanche en mer. Philou et Marion font une sieste sur le pont. Loup, Laura et Nina préparent un gâteau aux marrons, Beti et sa fille Maya se font des câlins dans le cockpit, Denis lit à l’avant tandis que j’écris dans le carré.

Ciel gris, mer anthracite. Il fait de plus en plus doux. Nous avons aperçu quelques poissons volants. Il n’y a toujours pas d’oiseaux. L’eau est à 25°, elle a pris 5°, un degré par jour. Tout va bien à bord de Fleur Australe. Nous avons encore pêché une belle dorade. Ce matin, Philou, Laura et Denis ont récuré le pont. La Fleur est toute belle.


Bonne pêche à bord de la Fleur


18h30 : Ca mord ! Encore une belle dorade. Philou dissèque son estomac, il est plein de petits poissons, des petites larves mais pas de plastique pour l’instant. La mer a changé de couleur, elle est plus bleue, plus veloutée, plus belle. La lumière est plus pure, plus crue. Le soleil a réussi une percée parmi les nombreux strato-cumulus. Le ciel est bleu par endroits, doré à d’autres. L’horizon est clair, plein de promesses. Le bruit de la mer est différent, plus rond, plus suave. Elles chantent les vagues, aujourd’hui. L’air est plus sec. Nous avons 15-20 nœuds de vent. Nous marchons à 8 nœuds. Ce soir l’atmosphère est toute différente. C’est la douce caresse des tropiques sur notre peau. La sensualité de ces latitudes enfin retrouvée. C’est bon !

 


Nettoyage du pont avec Laura

 

Texte Rédigé par Géraldine Danon

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