Dimanche 27 juin : SGang Gwaay

Hier 23h00 : Nous embouquons le passage Burnaby, un chenal très sinueux et peu profond, réputé pour abriter un écosystème riche et varié. Philou et Denis partent repérer avec le zodiac. Nous tentons de passer à mi-marée en relevant la quille à fond. Moins de 2 mètres de profondeur. Nous naviguons pendant près d’une heure puis mouillons afin de dormir quelques heures. A cinq heures nous levons l’ancre, deux baleines escortent la Fleur. Le jour se lève, l’horizon est rose.

9h00 : Nous atterrissons  à SGang Gwaay, (l’île gémissante). Elle se compose d’une grande île et de 27 îlots au large. Son nom provient de l’air poussé à travers un trou percé dans un rocher. Ce son ressemble à la lamentation d’une femme. Nous débarquons et traversons la somptueuse forêt puis sommes guidés par un gardien Haïda jusqu’aux ruines. L’île est constituée de roches volcaniques, elle était autrefois sous la surface de l’océan et n’est visible que depuis les 2000 dernières années. SGang Gwaay est protégée par un îlot qui lui fait face. Le gardien nous explique qu’en 1981, la commission des lieux et des monuments historiques du Canada a classé l’île, lieu historique national, et que l’UNESCO l’a classé site du patrimoine mondial, pour témoigner de l’intérêt remarquable de la région. L’île abrite les seules ruines au monde d’un village traditionnel des premières nations de la côte Nord Ouest. Notre guide nous mène jusqu’aux mats héraldiques, ce que nous appelons les totems. Il en existe trois sortes. Les mats commémoratifs, érigés en mémoire d’un défunt dont les restes étaient  enfouis ailleurs où dont le corps avait disparu en mer.

 


En compagnie du guide Haïda devant les totems

 

Le nombre d’anneaux sculptés dans le mat indique le nombre de potlatchs, un signe de richesse et de prestige, qu’avait obtenu le défunt dans sa vie. Les mats frontaux qui se trouvent devant les maisons et racontent l’histoire d’une famille. On entrait dans la maison par le trou creusé à la base du totem qui ornait la façade. Aucun de ses mats n’est encore debout. Ils ont été renversés et sont retournés à la terre. Leur base était affaiblie par le trou qu’on y creusait. Viennent enfin les mats mortuaires, comme ceux qui sont devant nous. Lorsque le chef mourrait, son corps était déposé dans un cercueil en bois cintré. Ce cercueil reposait sur un manda, un grand personnage sculpté qui était supposé transporter le défunt dans l’autre monde. Après cela le corps était emmené à la maison mortuaire jusqu’à ce que le mat soit prêt. Ce délai permettait au fils de la sœur aînée de se préparer à prendre le rôle du défunt. Le neveu devait sculpter un mat mortuaire et tenir un potlatch pour célébrer la vie de son oncle. S’il n’avait pas terminé ces taches dans les deux ans, un parent pouvait contester son rôle. Le mat mortuaire était la tombe d’une personne de haut rang. On sculptait dans le mat ses emblèmes ainsi qu’un creux à son sommet pour y placer le cercueil dans lequel reposait le défunt. Ces mats sont moins hauts que les autres, ils sont sculptés dans des arbres, placés à l’envers (le pied de l’arbre se retrouve au sommet du mat).



Totems funéraires

 

Le gardien Haïda nous explique tout dans les moindres détails sur ce peuple qui vivait ici, il y a douze mille ans. Son visage est grave et habité. Un peu plus loin, il nous montre les ruines de longues maisons en bois de thuya. C’est vrai qu’ici, les signes de l’occupation et de l’activité humaine sont évidents, des grottes, des poteaux et des poutres marquent l’emplacement de ces longues maisons. SGang Gwaay en comptait vingt ainsi qu’un bon nombre de mats héraldiques. Des glissières à canots sont encore visibles devant le village. C’est un lieu sacré pour les Haïdas, c’est davantage qu’un site de village. Les restes de nombreux ancêtres et leurs esprits s’y trouvent encore. Les épidémies survenues après l’établissement des Européens, contre lesquels les Haïdas n’avaient aucune défense, comme la variole, ont décimé leur population. A l’époque des premiers contacts avec les européens,  la région comptait 20 000 Haïdas. A la fin du 19ème siècle, Haïda Gwaii comptait moins de 500 habitants. Les survivants se rassemblèrent à SGang Gwaay. Les morts furent enterrés ici, dans des cavernes, dans des mats, dans la terre.


Nous remercions notre guide pour sa gentillesse, sa sérénité et ses explications et regagnons la Fleur sous la pluie. Nous foulons une terre sacrée, nous marchons tranquillement à travers les bois. Tout le monde est silencieux. C’est bien rare !

 

Texte rédigé par Géraldine Danon

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