21 Janvier : Pirates à bord

 

Nous quittons Môle Saint Nicolas la nuit tombée et faisons voile vers Jérémy. Nous y passons une partie de la journée puis appareillons pour relâcher au coucher du Soleil devant un petit îlot de sable qui abrite un village composé de quelques tentes, entre Coral et Pestel, notre prochaine destination. Le ciel s’embrase et nous offre son plus beau visage tandis que trois barques de pêcheurs s’arriment à notre bateau. Nous échangeons avec eux jusqu’à ce que la nuit tombe, achetons une dorade et leurs offrons de quoi se nourrir. 

 

 

 

La quai du village de Jeremy

 

 

A 3h00 du matin ca tambourine sur la coque, par le hublot, j’aperçois des hommes avec des armes. Je réveille Philou endormi dans la timonerie qui sort sur le pont. Je verrouille la timonerie, j’ai des enfants à bord. Philou me demande d’ouvrir, m’explique que ce serait « la justice ». J’ouvre. Ils sont une dizaine à rentrer dans le bateau, l’un d’eux est en uniforme, les autres, très agressifs, brandissant leurs armes et vociférant, sont en civils. 

 


 

 

Le petit îlot et ses pêcheurs

 

 

 

Pirogue à voile

 

 

Derrière eux, tout le village, c’est à dire qu’ils sont une bonne dizaine encore qui restent sur le pont qu’ils pilleront d’ailleurs de fond en comble (matériel de plongée, lampe torche etc). Ils sont donc environ vingt dans le bateau. Ils hurlent. Je leur dit qu’il y a des enfants qui dorment, ils nous assaillent de questions : d’où vient-on, pourquoi, pour qui, comment vit-on, qu’a-t-on à bord ? Ils demandent à fouiller le bateau, partout, tout, placards, soutes, ils agitent leurs armes. Je me demande à quelle sauce, ils vont nous manger et je dois dire qu’à ce moment-là je n’en mène pas large devant leurs armes et leur folie. Je pense à Peter Blake quand je les vois s’échauffer et je me dis qu’ils doivent être prêts à tirer si quelqu’un les énerve un peu trop. Ils vont, viennent, conciliabules, parlottes, le ton monte puis redescend. Ca va durer jusqu’à 6h30 du matin. Philou tente de leur expliquer ce que nous faisons, leur montre un de nos livres. Il nous oblige finalement après maintes tergiversations à lever l’ancre pour aller vers Coral. Les pêcheurs sont toujours sur le pont et le portefeuille de Philou a disparu. Il réapparaît une heure après, vide d’argent, mais avec la carte bleue. 

 


 

 

Les tentes des pêcheurs

 

 

Le chef ordonne aux autres, ceux qui nous auraient pillés s'il n’était pas là, nous explique-t-il en boucle, de quitter le bateau. Nous voilà partis avec eux pour Coral, à deux milles. Arrivés là-bas ils prétendent vouloir mettre le bateau sous scellés et demande à me parler : "Tu es la femme du capitaine, tu as bien compris, vous ne pourrez plus partir d’ici, si nous n’étions pas là, votre bateau serait pillé et vous seriez en grand danger" m’explique-t-il en me caressant la tête. Effectivement, j’ai bien compris. Je lui demande combien il veut pour nous foutre la paix. Il veut mille dollars. Devant la menace, de plus en plus pressante, nous lui donnons bien évidemment mille dollars, c’est tout ce que nous avions à bord. Ils finissent par quitter le bateau, argent en poche. 

 

 

 

Nos amis d'un soir, devenus voleurs

 

 

Nous sommes sous le choc. Les enfants qui ne se sont réveillés qu’à la fin sont terrorisés. Pas plus tard qu’hier j’expliquais à la radio, que tout se passait bien, et que nous n’avions aucun souci. Ces hommes nous ont fortement déconseillés d’aller à Pestel en prétextant les récifs trop nombreux. Mais nous irons, nous avons bien moins peur des récifs que des hommes et ça se confirme. 

 


 

 

Le jour se lève, nous faisons route sur Pestel

 

 

L’équipage de Fleur Australe est un peu sonné par cette nuit de cauchemar mais garde le sourire. C’est certainement le prix à payer pour accéder à ces endroits intenses et rares, ces escales au parfum d’aventure telle que nous l’entendons. Il n’est pas d’aventures sans risques, nous le savons pour s’être promener dans les pôles. Nous ne fuirons pas et ne tirerons aucune conclusion à propos de cet acte de piraterie car à ce jour nous n’avions rencontré ici que gentillesse extrême et grandeur d’âme. C’est ce que nous retenons, cette nuit et son souvenir s’évapore déjà dans notre sillage comme les quelques mésaventures que nous avons eu en 6 ans de mer. Bien peu de chose !

 

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